REIb. 2, 1996, 207-211

UN MONUMENT FUNÉRAIRE AU CERRO DE MINGUILLAR (BAENA, CORDOUE) ?

PIERRE MORET
CNRS,TOULOUSE


RESUMÉ

Un bloc de corniche à gorge égyptienne, réemployé dans la fortification préromaine du Cerro de Minguillar de Baena (Cordoue), suggère l'existence sur ce site d'un monument funéraire datable du Ve siècle av. J.-C.

Resumen

Se da a conocer un fragmento de cornisa de gola, reutilizado en la fortificación prerromana del Cerro de Minguillar de Baena (Córdoba), que posiblemente procede de un monumento funerario del siglo V a. C.

 

 

Dans un intéressant essai consacré à la sculpture funéraire ibérique de la Campiña de Cordoue, paru dans le premier numéro de la REIb., D. Vaquerizo Gil souligne que, malgré le nombre élevé des sculptures zoomorphes trouvées dans cette région, on ne dispose à l'heure actuelle d'aucune information fiable sur le contexte stratigraphique de leur découverte et, surtout, d'aucun indice concernant leur emplacement d'origine (Vaquerizo 1994, 272-274). Ce constat m'a incité à reprendre l'étude d'un fragment architectural réemployé que j'avais observé sur le site de l'antique Iponoba (Cerro de Minguillar, Baena), lors de mon enquête sur les fortifications préromaines de l'aire ibérique (Moret 1995).

Cerro de Minguillar. Face Ouest de la tour Nord-Est.

Le bloc en question se trouve encastré dans le parement extérieur de la tour Nord-Est de l'enceinte préromaine d'Iponoba. Situé à peu près à mi-hauteur de la partie conservée de la tour, à l'angle Nord-Ouest de cette dernière, il porte une moulure horizontale en forme de cavet renversé. La longueur du bloc est de 1,75 m, son épaisseur est de 0,36 m. Le cavet n'est pas entier. Il a été martelé sur toute sa longueur, plus intensément aux deux extrémités où l'on ne distingue plus que le départ de la courbure. En outre, à l'angle de la tour, le coin du bloc a été retaillé de façon à former une grossière feuillure d'angle. En raison de ces mutilations, rien ne subsiste du bandeau qui, selon toute probabilité, terminait la moulure. Au niveau de la brisure, la largeur de la partie saillante du bloc est de 19 cm. Le bandeau originel devait donc être d'une largeur sensiblement inférieure à ce chiffre.

La date de construction de la tour est fixée entre 400 et 350 av. J.-C. par un tesson attique trouvé dans la tranchée de fondation (Muñoz 1974, 16). Si l'ensemble des parois conservées de la tour appartiennent à une seule et même phase de construction, on peut en conclure que le bloc qui nous intéresse – quelle que soit son origine – a été placé dans la première moitié du IVe siècle à l'endroit où nous le voyons aujourd'hui.

Certes, on ne peut exclure l'hypothèse que la partie haute de la tour soit une reconstruction de l'époque romaine, dans laquelle on aurait utilisé en remploi des blocs de toutes époques. Mais les fouilles ont clairement montré que cette tour avait perdu sa fonction originelle au Ier siècle de notre ère, pour être intégrée dans les substructions d'une vaste plate-forme artificielle requise par l'extension de l'aire monumentale de la cité (Muñoz 1975, 15). Il serait étonnant que l'on se soit alors soucié de reconstruire en bel appareil un ouvrage destiné à être occulté par de nouveaux aménagements urbains.

La forme très particulière du bloc que nous venons de décrire ne laisse guère de doute quant à son origine : il s'agit, selon toute vraisemblance, d'un élément de corniche, placé à l'envers dans le parement de la tour. Sa mouluration très simple, composée d'un cavet et d'un bandeau, permet de le rattacher au type de la corniche "à gorge égyptienne", bien connu dans l'Espagne préromaine en raison de son utilisation quasi systématique dans les monuments funéraires en pierre des Ve et IVe siècles av. J.-C.

D'après l'inventaire dressé par M. Almagro-Gorbea (1982, 188-190), les corniches à gorge égyptienne seraient beaucoup plus répandues dans le Sud-Est qu'en Andalousie. Dans cette dernière région, Almagro ne recense qu'un fragment de corniche trouvé à Baza et deux blocs ornés de palmettes de Castulo. On doit aujourd'hui ajouter à cette courte liste le site du Cerrillo Blanco de Porcuna (Ipolca), où sont apparus deux fragments de corniche (Negueruela 1990, 273-274), en liaison avec les groupes sculptés de la première moitié du Ve siècle. Notons que les blocs de Porcuna sont d'une épaisseur comparable à celle du bloc de Minguillar : 30 cm (Negueruela 1990, fig. 34-35).

Résumons-nous: un fragment de corniche à gorge égyptienne, provenant d'une construction en piere de taille dont on ne connaît pour l'instant aucun autre vestige, a été utilisé en remploi dans une tour de la fortification d'Iponoba, entre 400 et 350 av. J.-C. La destruction du monument originel date donc, au plus tard, du début du IVe siècle.

Peut-on émettre une hypothèse sur la nature de cette construction disparue? Nous l'avons dit, les corniches à gorge égyptienne sont un élément caractéristique des monuments funéraires ibériques. Or, les fouilles de A.M. Muñoz ont fait apparaître, dans le même secteur de la colline, des restes de sculptures zoomorphes qui se rattachent manifestement à un contexte funéraire: "Lo que pudimos constatar en nuestras excavaciones en el Cerro del Minguillar fue la presencia de fragmentos escultóricos de varias piezas, entre ellos de una cabeza de toro, y un bloque de piedra en el que aparece un cuerpo de cuadrúpedo a medio desbastar, reutilizados como material de construcción o de relleno en época romana." (Muñoz 1988, 63). Il est frappant de constater que ces sculptures ont été trouvées en remploi, tout comme le bloc de corniche. Il est évidemment très tentant de rapporter tous ces fragment au même ensemble monumental, dont la destination ne pouvait être que funéraire.

Cerro de Minguillar. Angle de la tour Nord-Est, détail.

La conjecture peut être poussée encore un peu plus loin. La grande taille du fragment 7de corniche indique que le monument funéraire dont il provient n'était certainement pas un pilier-stèle. En effet, les piliers-stèles ibériques se caractérisent par la dimension réduite de leur corniche, dont les côtés mesurent toujours moins d'un mètre de long (Almagro-Gorbea 1983 a). On peut penser alors à un monument turriforme, du type Pozo Moro (Almagro-Gorbea 1983 b). La nature et le style des sculptures zoomorphes découvertes sur le même site tendraient à accréditer cette hypothèse.

En effet, six sculptures de lions couchés ont été trouvées au Cerro de Minguillar (Chaves 1982; Chapa 1985, 94). Stylistiquement proches des lions de Pozo Moro (Chapa 1985, cf. pl. I et VI), ils appartiennent au "groupe ancien" des lions ibériques (Chapa 1985, 137) ; on peut les dater, avec une certaine marge d'erreur, entre la fin du VIe siècle et la première moitié du Ve siècle. Il serait certes téméraire de les rapporter au même monument (ou au même ensemble de monuments) que le fragment de corniche, mais la coïncidence est troublante.

Ainsi, nous serions en présence des vestige d'une construction monumentale du Ve siècle av. J.-C., décorée d'une corniche à gorge égyptienne et peut-être ornée de sculptures zoomorphes, qui serait la première du genre attestée dans la Campiña de Cordoue. Au surplus, le fait que ce monument ait été brisé ou démonté, et qu'on ait réemployé certaines de ses pierres de taille avant le milieu du IVe siècle, apporte une nouvelle pièce au dossier des "grandes destructions" de la sculpture ibérique en pierre.

Ouvrages cités

Almagro-Gorbea, M., 1982: "El monumento de Alcoy. Aportación preliminar a la arquitectura funeraria ibérica", TP., 39, 161-210.

Almagro-Gorbea, M., 1983a : "Pilares-estela ibéricos", Homenaje al Prof. Martín Almagro Basch, III, Madrid, 7-20.

Almagro-Gorbea, M., 1983b : "Pozo Moro. El monumento orientalizante, su contexto sociocultural y sus paralelos en la arquitectura funeraria ibérica", MM., 24, 177-293.

Chapa Brunet, T., 1985 : La escultura ibérica zoomorfa, Madrid, Ministerio de Cultura, 301.

Chaves Tristán, F., 1982 : "Nuevas esculturas de leones de la zona de Baena (Córdoba)", Homenaje a Conchita Fernández-Chicarro, Madrid, 1982, 227-247.

Moret, P., 1995 : Les fortifications ibériques, de la fin de l'âge du bronze à la conquête romaine, Madrid, Casa de Velázquez.

Muñoz Amilibia, A.M., 1974 : "Excavaciones en el Cerro del Minguillar de Baena (Córdoba)", Memoria 1974 del Instituto de Arqueología y Prehistoria, Universidad de Barcelona.

Muñoz Amilibia, A.M., 1975 : "Excavaciones en el Cerro del Minguillar de Baena (Córdoba)", Memoria 1975 del Instituto de Arqueología y Prehistoria, Universidad de Barcelona, 15-16.

Muñoz Amilibia, A.M., 1988 : "Un ejemplo de continuidad del tipo de vivienda en el Municipio de Iponoba. El Cerro de Minguillar (Baena, Córdoba)", Los asentamientos ibéricos ante la romanización (Madrid, 1986), Madrid, Casa de Velázquez,, 63-68.

Negueruela, I., 1990 : Los monumentos escultóricos ibéricos del Cerrillo Blanco de Porcuna (Jaén), Madrid, 1990, 447.

Vaquerizo Gil, D., 1994 : "Muerte y escultura ibérica en la provincia de Córdoba. A modo de síntesis", REIb., 1, 247-289.

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